Ce soir, la première question portait sur l'avenir des développeurs
Ce soir, j'étais l'invité de l'émission Regards croisés pour parler de la crise de la tech. La première question qu'on m'a posée résume bien l'inquiétude ambiante : le métier de développeur est-il condamné par l'IA, et ces développeurs devraient-ils envisager de se reconvertir vers un métier manuel, comme la plomberie ?
C'est une question révélatrice, mais elle simplifie une réalité plus nuancée. Le marché du travail change, cela ne fait aucun doute. La vraie question n'est pas de savoir si un métier va disparaître, mais de comprendre comment il évolue, et comment s'y préparer plutôt que le subir.
Les signaux peuvent sembler contradictoires. C'est parce qu'on peut répondre à cette question de deux manières différentes. Voici ce que j'ai expliqué à l'antenne, et ce que cela signifie concrètement pour votre entreprise.
D'abord, est-ce qu'il y a vraiment une crise de la high tech ?
La première façon de répondre consiste à regarder les indicateurs économiques : croissance, emploi, résultats financiers. La seconde consiste à prendre le pouls du terrain.
En tant qu'ancien président d'un hub French Tech et formateur de plus de 1 500 personnes à l'IA, je vois les deux versions coexister. Des ingénieurs qui n'avaient jamais eu le moindre problème pour trouver un poste, qui étaient même chassés en permanence, commencent pour certains à perdre leur emploi. C'est un vécu réel, qu'il faut regarder en face.
Mais ce vécu ne raconte qu'une partie de l'histoire. Il raconte une recomposition des compétences recherchées, pas une disparition du travail. C'est ce que confirment à la fois les chiffres des grands groupes et la dernière étude d'Anthropic sur l'emploi, dont je vous parle plus bas.
Ce que montrent les chiffres des grands groupes tech
Aux États-Unis, comme en France, plusieurs géants de la tech ont annoncé des réductions d'effectifs en 2026, en les reliant explicitement à leur passage vers des organisations « IA natives ».
| Entreprise | Ampleur annoncée | Période | Lien avec l'IA mentionné |
|---|---|---|---|
| Oracle | 21 000 postes sur un an | Juin 2026 | Adoption de l'IA dans les opérations |
| Dell | 11 000 postes (environ 10 % des effectifs) | Mars 2026 | Financement de la stratégie IA |
| Meta | 8 000 postes | Mai 2026 | Réorganisation autour de l'IA générative |
| Microsoft | Environ 4 800 postes | Juillet 2026 | Nouveaux modes de travail liés à l'IA |
Ce tableau peut faire peur si on s'arrête là. Mais il faut le lire avec le second mouvement : dans le même temps, ces entreprises recrutent activement des profils capables de travailler avec l'IA. Ce n'est pas un retrait du secteur, c'est une réallocation vers de nouvelles compétences.
Ce mouvement s'accompagne d'ailleurs de signaux très positifs. Les levées de fonds records et les résultats financiers en forte hausse dans le secteur de l'IA témoignent d'une dynamique de croissance forte, pas d'un désinvestissement. Le vibe coding en est une autre illustration concrète : de plus en plus de métiers peuvent désormais exprimer un besoin non plus à travers un cahier des charges ou des spécifications générales, mais directement à travers un prototype qu'ils développent eux-mêmes et qui répond précisément à leur usage. Les cycles de développement se raccourcissent, certes, mais les besoins, les projets et les initiatives se multiplient. Les utilisateurs métiers ne se sentent plus bridés par l'informatique.
L'alternance en berne : le vrai signal à anticiper
Une autre question m'a été posée ce soir, et elle résume bien l'inquiétude ambiante : la génération de jeunes diplômés qui sort aujourd'hui sans formation IA est-elle une génération sacrifiée ?
Je ne crois pas au mot « sacrifiée », mais le risque qu'elle décrit est réel si rien ne bouge. L'exemple qui m'a le plus marqué vient d'un participant d'une grande banque française que j'ai formé récemment. Son entreprise recrutait traditionnellement 1 000 alternants chaque année, de jeunes diplômés formés en parallèle de projets concrets. Ce chiffre est tombé à 100.
La raison est simple : les tâches basiques que réalisaient ces alternants sont désormais largement prises en charge par l'IA. L'entreprise cherche aujourd'hui des profils de 3 à 5 ans d'expérience, capables de piloter et de contrôler l'IA plutôt que d'exécuter des tâches répétitives.
C'est une bonne nouvelle à court terme pour ces profils intermédiaires, très recherchés. Mais c'est un vrai sujet à anticiper collectivement : si les entreprises n'investissent plus dans les juniors aujourd'hui, qui aura 3 à 5 ans d'expérience dans cinq ans ? La réponse n'est pas de sacrifier une génération, mais d'agir vite. C'est à l'État, via l'adaptation des formations universitaires, mais aussi aux entreprises et aux organismes de formation, d'intégrer l'IA dès le cursus plutôt que d'attendre l'embauche pour la découvrir. C'est un chantier à ouvrir dès maintenant plutôt qu'à subir plus tard.
Un réajustement, pas un chômage de masse
Ce que je constate sur le terrain, c'est que dans la grande majorité des métiers, ce sont rarement des licenciements qui en résultent, surtout en France où la loi protège davantage le salarié. C'est avant tout un besoin de faire évoluer le contenu du poste.
Pour la plupart des fonctions, l'impact se situe entre 10 et 20 % des tâches quotidiennes concernées par l'IA, que ce soit en marketing, en vente ou en management. Dans certains métiers plus exposés, comme la saisie ou le service client, l'impact est plus fort et s'est traduit par des vagues de suppressions de postes bien réelles. Mais dans l'ensemble, il s'agit d'une optimisation du travail, pas d'un remplacement généralisé.
| Fonction | Niveau d'impact actuel | Nature du changement |
|---|---|---|
| Développement informatique | Très élevé | Un développeur peut produire le travail de plusieurs personnes |
| Service client / saisie | Élevé | Automatisation forte de tâches répétitives |
| Marketing, vente, management | 10 à 20 % des tâches | Optimisation progressive, adoption encore partielle |
| Cybersécurité | Fort et croissant | Nouveaux outils de détection et de défense IA |
Demain, on demandera à chacun d'être plus productif, non pas en travaillant davantage, mais en se concentrant sur les tâches à forte valeur ajoutée et en confiant à l'IA les tâches répétitives. C'est une bonne nouvelle pour qui s'y prépare.
Ce que confirme la dernière étude d'Anthropic
Dans mes formations, je m'appuie beaucoup sur l'étude d'Anthropic publiée en mars 2026 sur l'impact de l'IA sur le marché du travail, une référence sérieuse sur le sujet.
Elle montre que les tâches de programmation représentent 68 % de l'usage observé de Claude sur les métiers les plus exposés en théorie. Autrement dit, ce sont les développeurs eux-mêmes qui ont créé l'outil qui transforme le plus leur propre métier. J'aime le rappeler avec un peu d'humour : la tech a créé sa propre disruption. Heureusement, ce sont aussi les profils les mieux placés pour s'adapter vite.
Point rassurant et central : l'étude ne détecte aucune hausse systémique du chômage chez les travailleurs les plus exposés depuis fin 2022. En revanche, elle observe un ralentissement des embauches de jeunes profils, ce qui rejoint exactement l'exemple des alternants évoqué plus haut.
Autre enseignement utile : dans de nombreux métiers hors développement et service client, comme le management ou les fonctions support, le potentiel d'automatisation reste largement sous-utilisé. Cet écart entre potentiel et adoption réelle, c'est justement l'opportunité à saisir maintenant, avant que la vague de transformation ne s'accélère.
Ce n'est pas l'IA qui va vous remplacer
C'est la phrase que j'utilise le plus souvent en formation, et je l'ai redite ce soir à l'antenne : « Ce n'est pas l'intelligence artificielle qui vous remplacera, mais quelqu'un qui sait l'utiliser. » Elle résume à elle seule la nécessité de se former, et de former ses équipes, à ces nouveaux outils.
C'est vrai dans le développement, où maîtriser les outils IA devient un vrai avantage compétitif individuel. Ça l'est tout autant dans la cybersécurité, un secteur où l'IA accélère aussi bien les capacités offensives que défensives. L'IA peut malheureusement être utilisée à mauvais escient : c'est d'ailleurs ce qui explique que, quelques jours à peine après leur lancement en juin 2026, les modèles Fable 5 et Mythos 5 d'Anthropic aient dû être désactivés sur directive du gouvernement américain, après que Mythos a identifié en quelques heures des vulnérabilités dans des systèmes classifiés lors de tests avec des agences de renseignement. C'est un signal fort de la puissance de ces technologies, et une raison de plus de savoir les utiliser de façon responsable plutôt que de les subir.
Ce qu'il faut faire concrètement dans votre entreprise
Voici la méthode que je recommande aux directions et aux RH pour transformer ce virage en opportunité plutôt qu'en subir les effets :
- Diagnostiquer avant d'agir. Identifiez, métier par métier, les tâches où l'IA peut apporter un gain rapide et mesurable.
- Former par métier, pas de façon générique. Une formation marketing, une formation RH et une formation commerciale n'ont pas les mêmes cas d'usage ni les mêmes outils.
- Adapter les fiches de poste. Intégrez l'utilisation des outils IA comme partie prenante de certaines tâches, dans les descriptions de postes actuelles et futures.
- Accompagner la montée en compétences des équipes en place. 100 % des salariés actuels doivent apprendre à automatiser une partie de leurs tâches, pas seulement les nouvelles recrues.
- Ne pas sacrifier les juniors. Maintenez un flux d'alternance et de recrutement de jeunes profils formés à l'IA dès leur cursus, pour ne pas créer un vide de compétences dans cinq ans.
- Lancer un premier projet concret rapidement. Rien ne convainc plus une équipe qu'un cas d'usage réel, utilisé dès le lendemain de la formation.
Un diagnostic préalable, mené métier par métier, permet justement d'éviter les faux départs et de concentrer l'effort sur les cas d'usage qui comptent vraiment.
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Ce que je retiens de cette interview
Il ne faut pas paniquer face aux gros titres sur les licenciements dans la tech, mais comprendre ce qui se joue réellement : un réajustement du marché du travail autour de nouvelles compétences, avec de vraies opportunités pour les entreprises et les collaborateurs qui prennent les devants plutôt que de subir.
Cette transformation reste largement à la portée d'une entreprise qui s'organise : un diagnostic sérieux, une formation par métier et le lancement rapide de projets à valeur ajoutée concrets suffisent à changer la façon dont elle est vécue en interne.
C'est le moment de se former et de lancer ses premiers projets IA, pas de les repousser.
Sources & ressources
- Anthropic, Labor market impacts of AI: A new measure and early evidence, mars 2026
- Siècle Digital, Oracle reconnaît que l'IA a contribué à supprimer 21 000 emplois en un an, juin 2026
- Usine Digitale, Meta licencie 10 % de son personnel et va analyser le travail des employés restants pour entraîner des agents IA, mai 2026
- Usine Digitale, Dell sacrifie 10 % de ses effectifs pour restructurer en profondeur son modèle et accélérer dans l'IA, mars 2026
- Usine Digitale, Microsoft licencie 4 800 personnes, dont 3 200 au sein de sa division Xbox, juillet 2026
- Developpez.com, Anthropic a brusquement désactivé ses modèles IA les plus avancés, Mythos 5 et Fable 5, après que le gouvernement américain lui a ordonné de suspendre l'accès aux étrangers, juin 2026
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